Nouvelles relations à l’ère des médias sociaux

Manon Desveaux et Lou Lubie, La fille dans l'écran, Éditions Somme Toute

Hey, salut toi! Ton chat est vraiment cute, mais le mien est dur à battre.

C’est vrai, t’as bien raison.

Je m’attendais à ce que tu défendes le tien plus que ça!

Ah, je n’ai pas dit que le tien était supérieur en beauté.

Juste concédé qu’il était dur à battre.

Haha, ok, je comprends mieux maintenant. Ça va?

C’est comme ça qu’on a commencé à se parler. Au début, il n’était qu’un dude comme tant d’autres, de ceux qui, prenant Instagram pour Tinder, DM des filles pour «apprendre à les connaître» avant de les inviter prendre un verre. J’imagine que j’ai répondu parce qu’il arrivait avec une pick-up line toute innocente, et que j’ai poursuivi la discussion parce qu’il me faisait rire. C’était un très mauvais stalker, il ne s’était pas rendu compte que j’avais un copain. Ça l’a déstabilisé quand il l’a su. Il a demandé si on pouvait continuer à se parler quand même. J’ai dit oui.

Il s’était séparé d’avec sa blonde de longue date depuis quelques mois et il s’ennuyait. Je n’avais plus trop d’amis proches depuis la fin de l’université et je m’ennuyais. It was meant to be.

On s’écrivait tous les jours, se racontait nos vie, apprenait à se connaître à coups de questions directes et de fun facts. And it was fun, indeed. On n’avait aucun filtre, tous les sujets étaient admis. L’écran se chargeait de cacher le sourire en coin de l’un, la gêne de l’autre. C’était une façon nouvelle et formidable d’apprendre à connaître quelqu’un. Une relation à l’ère des médias sociaux.

La fille dans l’écran

Ce roman graphique fait le récit de la rencontre de Marley, photographe française devenue barista à Montréal, et Coline, dessinatrice chroniquement anxieuse qui tente de percer en publiant un album jeunesse. C’est lorsque qu’elle cherche de l’inspiration pour dessiner des animaux nordiques que Coline tombe sur le blogue photo de Marley, et décide de la contacter pour demander la permission de s’en servir, que les deux jeunes femmes entament une correspondance imprévue. À travers leurs nombreux échanges de moments du quotidien, pensées, photos, dessins, séries télé à regarder, une amitié très forte se développe…jusqu’à ce qu’elles se rencontrent en France! (Je ne vous en dis pas plus, la couverture est assez explicite à propos de la suite des choses! 😉)

Œuvre hybride

J’ai beaucoup aimé ce roman graphique, que je vois comme une œuvre hybride à bien des niveaux.

Hybride entre 2 dessinatrices

D’abord (et probablement que toutes les critiques l’ont soulevé avant la mienne) La fille dans l’écran a une structure singulière dans la mesure où elle est la mise en commun du travail de 2 dessinatrices. En BD, lorsqu’il y a 2 auteur.es, on imagine généralement que l’un.e a écrit les textes et que l’autre a fait les dessins. (En tout cas, moi, je me base sur le modèle des Nombrils. 😅)

Ici, on a plutôt affaire à 2 dessinatrices : Manon Desveaux dessinait Coline et Lou Lubie dessinait Marley. Si bien que toutes les planches où les personnages sont chez elles ont été créée séparément, alors que les planches où elles sont réunies ont été travaillées à deux: Lou Lubie devait insérer Marley dans la vie française de Coline. Le style est relativement similaire, ou, du moins, suffisamment complémentaire pour qu’on ne se doute peut-être pas, en tant que lecteur, de la mécanique de la création.

La fille dans l’écran p. 70

Personnellement, avant de lire au sujet du processus dans la postface, je croyais simplement que les planches de gauche, celles de Coline, étaient d’un certain style, en noir et blanc, pour refléter ses doutes, ses angoisses, et sa vie un peu sombre, alors que celles de droites, mettant en scène les problèmes de couple et l’ennui de Marley étaient d’un autre style, et en couleurs, simplement pour créer un contraste entre les 2 personnages, qui vivent des vies parallèles dans des villes différentes. J’ai été agréablement surprise de ce processus, qui fonctionnait parfaitement!

Hybride dans la forme

Oui, bien sûr, la juxtaposition du travail des 2 dessinatrices rend le roman graphique forcément hybride dans sa forme. (D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé les liens qu’on retrouve parfois entre les 2 pages, comme les messages texte et les courriels qui s’envolent d’une jeune femme à l’autre.) Mais les pages en elles-mêmes sont profondément hybrides: on y retrouve bien plus que de simples cases BD avec des dessins et des bulles.

Non seulement le découpage varie beaucoup (allant de cases pleine page, simples close-up sur un plan ou une action, à des cases plus floues, cumulant des plans et des actions, sur lesquelles sont juxtaposées des cases plus petites et plus resserrées dans ce qu’elles présentent), mais le contenu aussi. Des débuts de courriels supprimés, des courriels en rédaction, des courriels entiers, des conversations par texto, des photos prises par les personnages, des résultats de recherche Google, un kaléidoscope de photos Facebook, un trajet en bus, des calendriers, des notes sur des Post-It, etc. sont ajoutés à travers, en bordure, par-dessus les cases, ce qui renforce l’impression que chaque page est unique et se doit d’être lue de façon unique.

La fille dans l’écran, p. 69

Dans le même ordre d’idée, la lecture se fait généralement de la page de gauche à la page de droite, mais lorsque les personnages sont sur le point de se retrouver, elle se fait de haut en bas, les dessinatrices prenant les 2 pages disponibles pour exprimer le point de vue de leur personnage respectif aux mêmes moments.

Relation insidieuse…et extraordinaire

L’hybridité de La fille dans l’écran en faisait déjà une œuvre singulière, mais son propos est aussi terriblement intéressant par sa modernité. La rencontre des jeunes femmes à travers l’écran montre à la fois tout ce que ce genre de relation a d’insidieux et d’extraordinaire.

Extraordinaire, parce qu’elle se fonde sur des intérêts communs qu’on ne partage pas forcément avec notre entourage. Marley est confrontée à l’incompréhension de son amoureux (relativement médiocre, qui m’a fait rager d’un bout à l’autre) Vincent envers sa passion pour la photographie et de son envie d’en faire davantage une carrière qu’un hobby. Par contre, elle peut se tourner vers Coline, qui est dessinatrice, pour avoir une oreille attentive. De la même façon, les grands-parents de Coline peuvent l’encourager dans ses projets artistiques, mais Marley est la seule à vraiment pouvoir lui offrir des commentaires techniques et la conseiller .

La fille dans l’écran, p. 82-83

Extraordinaire par sa nouveauté et sa disponibilité. Apprendre à connaître quelqu’un en correspondant, que ce soit sur les médias sociaux ou pas, ça nous force à nous raconter nous-mêmes. À nous expliquer. À partager des souvenirs, des impressions, des traits de personnalité que l’autre, qui ne nous a jamais rencontré, ne peut pas découvrir autrement. Et c’est un formidable exercice de découverte de soi.

La fille dans l’écran, p.169

Insidieuse, aussi, et on le voit très bien quand Marley et Coline délaissent les courriels au profit des textos, parce que ce genre de relation peut créer rapidement une sorte de co-dépendance. Avoir quelqu’un toujours joignable, quelqu’un qui nous comprend comme personne d’autre ne le peut, ça crée un attachement un peu malsain. En couple, on pourrait même aller jusqu’à appeler ça du micro-cheating. Et c’est la tangente que prend Marley, qui finit par faire des choix en fonction de ça.

La fille dans l’écran, p.143

La limite

23h30

Qu’est-ce que tu fais ce soir?

Je suis sortie avec des amies, on est allées manger une poutine

coin De Lorimier et Des Carrières

Ouh, tu sais que c’est proche de chez moi, ça. J’habite au métro Laurier.

Tu m’en ramènes? 😏

Arrivée au métro Rosemont, j’ai tapé ma carte OPUS et passé les tourniquets en regardant les panneaux d’affichage Côte-Vertu et Montmorency avec un sourire en coin, m’amusant des possibilités. Pensant à Marley, qui a tout laissé là pour rejoindre sa correspondante. Me disant que tout reposait sur la direction que je choisirais de prendre, en fonction de qui j’étais, de ce que je voulais. Marchant sagement vers le quai du métro qui me ramènerait à la maison.

Nah, t’aimerais trop ça.

Manon Desveaux et Lou Lubie. La fille dans l’écran, Station T, Éditions Somme Toute, 186 p.

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